Knut Hamsun, Nouvelle Ecole 56


 


Il y a un mystère Knut Hamsun. Alors même que la quasi-totalité de son œuvre a été traduite en français, alors même qu’on a tiré de ses ouvrages de très nombreux films ou téléfilms, alors même que, contrairement à d’autres, ses livres ne sont ni vieillis ni démodés (Hubert Nyssen), il reste encore méconnu du public français. Prix Nobel de littérature en 1920, souvent comparé à Dickens, à Ibsen, ou encore à Gorki, Knut Hamsun n’a pourtant pas seulement été le rénovateur de la langue norvégienne et le plus grand écrivain norvégien du XXe siècle – ce qui est déjà beaucoup. Dans sa préface à l’édition américaine de Faim, Isaac Bashevis Singer (qui traduisit Victoria en yiddish) écrit que « toute la littérature moderne de ce siècle prend sa source chez lui ».
Knut Hamsun, il est vrai, était un ennemi du monde moderne : l’une des grandes constantes de son œuvre est la véritable aversion qu’il éprouve pour la bourgeoisie. Aussi est-ce d’abord à la société industrielle, à la modernité capitaliste et urbaine, au règne de l’argent que s’oppose son réalisme lyrique. Mais on aurait tort de voir en lui un romancier « populiste » ou un simple chantre bucolique de la terre « qui ne ment pas ». Certes, la nature est chez lui un recours. Mais c’est une nature sauvage, aussi sauvage que peuvent l’être les bêtes et les hommes. Et son mode narratif, héritier des traditions orales, est un mode où la nature, le paysage, les choses inanimées elles-mêmes, loin de jouer le rôle d’un décor, interagissent avec les comportements, les sentiments et les idées.
« Je suis un réaliste au sens le plus haut du terme, disait Knut Hamsun, c’est-à-dire que je montre les profondeurs de l’âme humaine ». Il voulait en effet dépeindre « la vie inconsciente de l’âme toute entière », et c’est pourquoi sa peinture des sentiments est d’abord celle d’une vie intérieure d’une richesse et d’une complexité prodigieuse. Sans doute est-ce d’ailleurs par là qu’il est le plus étranger au monde contemporain, où tout ce qui meut les êtres semble ne plus venir que de l’extérieur. Lui-même était à mille lieues du narcissisme actuel. Non conformiste, indifférent aux honneurs, il fuyait sa maison le jour de son anniversaire afin d’échapper à la curiosité publique. Son goût le portait vers les petites communautés rurales, telles celles des îles Lofoten chères à son enfance.
Ses personnages ne sont guère mûs par l’indignation sociale ou l’engagement, mais par une tension intérieure, une exigeante complexité qui tient à leur nature d’exception. Ce ne sont pas des hommes du commun, et pourtant ce ne sont pas non plus des héros. Loin d’être d’une seule coulée, dans la mesure même où ils appartiennent (sans parvenir à s’y reconnaître) à une modernité qui a engendré plus d’angoisses qu’elle n’a conféré de libertés, ce sont des êtres déchirés, souvent solitaires, pleins de dissonances et de contradictions. Leur nature est d’abord loyale et fière, mais ils côtoient l’abîme, et les difficultés auxquelles ils se heurtent sont parfois insurmontables.
On peut certes parler de « vision sombre » pour décrire l’œuvre de Hamsun. Mais on aura trop vite fait de l’expliquer par une sorte de pessimisme scandinave, par le Nord des fjords nacrés et des nuits blanches de l’été boréal. Dans les romans de Hamsun, l’amour et la sensualité sont toujours présents. Hamsun aime tout ce qui l’entoure, tout ce qui fait sens, au point qu’il n’est pas exagéré de dire que l’amour est l’âme véritable de son œuvre. Mais cet amour est inséparable d’une vision tragique, car ses personnages se heurtent toujours, non seulement à leurs propres limites, mais au mensonge et à l’inauthenticité. Comme dans Victoria, où les amants sont pervertis par une société où les caresses détruisent les corps, ou comme dans Benoni et Rosa, où l’amour se révèle une force cruelle, sous l’effet de laquelle les cœurs sont rarement accordés. L’amour est en outre inséparable de la haine, tout comme la joie et la volonté de vivre sont indissociables de la claire conscience de la finitude humaine. Chez Hamsun, les sentiments opposés se fondent les uns dans les autres sans jamais se figer, à la façon dont les âges de la vie se succèdent au rythme des saisons. Complémentarité des contraires.
Né en 1859, Knut Hamsun est mort presque centenaire en 1952. Germanophile depuis l’époque de Bismarck, il l’est resté toute sa vie. Cela lui valut de connaître en 1945, âgé de 86 ans, un sort comparable à celui d’Ezra Pound : condamné à payer à l’État une amende qui le réduisit à la misère, il fut interné dans un hôpital psychiatrique pour avoir « collaboré ». Aujourd’hui encore, pas une rue, pas un bâtiment public ne porte son nom en Norvège, où il n’a même jamais fait l’objet d’un timbre commémoratif. Celui que Henry Miller décrivait comme un « aristocrate de l’esprit » n’était pourtant pas un politique, mais un musicien des mots. « Le langage, disait-il, doit couvrir toutes les gammes de la musique », l’écrivain devant toujours rechercher « le mot qui vibre », le terme exact « qui peut blesser mon âme jusqu’au sanglot par sa précision ». C’est pourquoi il n’écrivait pas « facilement », mais au contraire difficilement, dans la douleur. L’écriture était pour lui une manière de rester vivant.